Rodin, artisan ornemaniste

La passion de Rodin pour le Moyen Âge ne fit que croître, depuis son enfance aux pieds de la cathédrale de Beauvais jusqu’à son dernier cri pour défendre les églises mutilées durant la Grande Guerre.

Par trois fois refusé aux Beaux Arts, il suivit l’enseignement de la Petite Ecole, qui le rapprocha du monde des artisans. Son travail d’ornemaniste, pendant plus de dix années, scellera à jamais son lien à la sculpture de plein air. Passionné il arpentera les routes qui mènent aux églises et cathédrales de France. Crayon à la main, il prendra des milliers de dessins inspirés des architectes et sculpteurs du Moyen âge ainsi que de nombreuses notes (descriptions et réflexions), devenues un véritable chant d’amour.

Le livre : Rodin Les Cathédrales

Un livre, paru en mars 1914, reprendra une partie des notes accumulées durant plus de trente années. L’approche est à la fois romantique et impressionniste tout autant que moderne. L’art du Moyen Age y est conçu comme un retour aux sources, à ce qu’il nomme la grande tradition, celle d’avant l’Académisme, inspirée directement des "lois immuables de la nature". Dans son esprit, la Cathédrale est issue de l’arbre, de la forêt, et de la flore française. Elle est associée à l’image de la Femme et de la Vierge. Sa vision de sculpteur la pense comme corps, "lignes, profils, rondes bosses, masses".
Elle rejoint le sentiment religieux universel. "J’ai toujours confondu l’art religieux et l’art" écrit Rodin ou devant l’ange au cadran solaire de Chartres : "cet Ange est une figure cambodgienne !"

L’Ange au cadran solaire, Chartres

Mais L’artiste n’en reste pas là. Il veut partager sa passion "mon but : vous persuader de prendre à votre tour ce chemin glorieux : Etampes, Mantes, Nevers, Amiens, Le Mans, Soissons, Reims, Laon, Beauvais, Chartres…" (Rodin)

Son livre en main, l’itinérance peut commencer accompagnée d’un guide hors du commun.

Les oeuvres de la maturité inspirées du Moyen âge

Sculpteur affirmé, Rodin redonnera dans son oeuvre personnelle tout ce que les Cathédrales lui ont transmis (la science de la sculpture de plein air, la science du plan, les oppositions d’ombres et de lumières, les "Passages", la qualité du modelé dans les moindres détails, les grandes lois d’équilibre et d’harmonie). Il nommera Michel Ange,  qu'il considérait comme son maître, le "dernier des gothiques", sa sculpture en deux plans étant à ses yeux plus médiévale que grecque. 

Son projet de Porte de l’Enfer est directement inspirée d’oeuvres médiévales pour la forme comme pour le fond. Ses sources structurelles sont puisées dans l’Italie du Moyen âge et du Quattrocento (la Cathédrale d’Orvieto ; les chaires de Pisano ; les portes du paradis de Ghiberti surmontées du Baptême du Christ de Sansovino),

 

       

Portes du paradis, Guiberti                    Porte de l’Enfer, Rodin (plâtre)

 

, ainsi que dans l’art médiéval français (les innombrable dessins de moulures, corniches, piliers, ébrasements, chapiteaux, contreforts, linteaux, tympans, voussures, archivoltes, pris devant les églises et cathédrales serviront de terreau à la création). 

 

                

Rodin, Moulures, Château Landon     Rodin, Statues colonnes, Le Mans

Le récit principal de l’ iconographie est celui du chant de l’Enfer de la Divine Comédie de Dante. On retrouve les groupes célèbres d’ Ugolin, et de Paolo et Francesca, qui côtoient une imagerie dantesque, mêlée à celle de récits bibliques, jugements derniers, danses macabres, mais aussi à la figure de la belle Heaulmière du poème de François Villon, ou à quelque modèle de flore du gothique flamboyant… Parfois l’on devine des filiations comme celles des Damnés de Lorenzo Maitani à Orvieto…

Imprégné de sujets moyenâgeux, l'artiste transpose, opère des fusions, ne cesse de réinventer en présence des modèles vivants. Sa libre interprétation use de marcottages et assemblages inattendus. Il en résulte un éclectisme de l’inachevé.

Détail Porte de l’Enfer, Rodin (Ugolin, Paolo et Francesa)

Quant au groupe des Bourgeois de Calais, le sujet est emprunté au chroniqueur Jean Froissart (14e s). Lorsqu’on lui reproche l’absence de socle, le réalisme brut du traitement formel, il en appelle à nouveau à la grande tradition médiévale, celle des calvaires bretons, des mise aux tombeaux, des cortège de pleurants  (Tombeau de Philippe Pot), à ses ainés, Donatello ou Claus Sluter.

Rodin, Les Bourgeois de Calais

Tombeau de Philippe Pot, 1477, musée du Louvre https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/tombeau-de-philippe-pot-1428-1493-grand-senechal-de-bourgogne

...Et voilà l’ assemblage de deux mains qui n’en sont qu’une. Le titre "La Cathédrale" vient après coup, en hommage aux ogives, aux jeux d’ ombres et de lumières, à l’unité du vivant.  

 

           

Rodin, La Cathédrale

Rodin collectionneur ou la poétique du fragment

Peu à peu, l'artiste va élaborer une technique originale recourant à la mutilation de ses sculptures, aux abattis (morceaux de corps), usant d'assemblages, marcottages, faisant naître une oeuvre marquée par la poétique du fragment, de la ruine, du débris. 

 

Tête de Camille Claudel et main de Pierre de Wissant, un des Bourgeois de Calais (assemblage de moulages)

L’admirateur se fit collectionneur. Dans une démarche d’universalité, des oeuvres allant de l’Antiquité grecque, au Moyen Age occidental, en passant par l’Inde et l’Extrême orient viendront peupler l’antre de Meudon. Ces morceaux choisis y rejoindront les oeuvres de l’artiste dans un compagnonnage inspirateur.     

Cathédrales brisées, le dernier cri d'amour du sculpteur de Meudon

Mais bientôt éclatent au grand jour les destructions massives de la Grande Guerre. Le choc des bombardements est immense et de nombreuses cathédrales en ruine. 

Brisures, cassures, meurtrissures répondent à la fois, de manière lointaine et proche, à l’expérience créatrice du "vieillard de Meudon", dont l’oeuvre est hantée par le fragment et le renouvellement.

 

Cathédrale de Reims en ruine

Rodin prendra la défense des cathédrales "contre les fous qui les brisent et les hypocrites qui les restaurent".

Après la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, il avait fait entendre sa voix parmi ceux qui clamaient la nécessité d’un classement des monuments religieux. Il était entré au Comité d’honneur de la Société des amis des cathédrales et participait aux Conférences Chateaubriand (avec Emile Mâle entre autre).

Cependant, après les destructions, il se prononça clairement dans la presse contre les restaurations abusives et le principe de copie. Il se rapprocha de la pensée d’Achille Carlier (les Pierres de France). Partagé entre le désir de conservation et son penchant pour une poétique de la ruine, de la trace, du passage du temps, il préfèra parfois le ‘non agir’, privilégiant toujours la grâce intrinsèque contenue dans le morceau, au souci de l’intégralité du sujet.

Finalement, à la veille de sa mort, il prôna l’idée d’un Panthéon dans les ruines de la Cathédrale de Reims où reposeraient les corps des Inconnus morts pour la France : "je me résigne à la mort de ses édifices comme à la mienne"

Héritage et filiation

Déjà, avant sa mort, en novembre 1917, la jeune génération avait retenu la leçon du maître donnant à son tour des ‘œuvres partielles’, intégrant à la sculpture la notion d’inachevé, de fragment : ce fut le cas de Bourdelle, Claudel, Maillol, Zadkine, Matisse…

Après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale,  une nouvelle génération expressionniste se souviendra des oppositions d’ombres et de lumière, des tensions, de la vibration des surfaces, des cassures, déformations et transformations. On pense à Germaine Richier, Alberto Giacometti, Dodeigne, De Kooning…

 …, des artiste abstraits comme Jean Arp ou Constantin Brancusi pourront eux aussi se réclamer de l’héritage de Rodin qui depuis n’eut de cesse d’engendrer des filiations jusqu’aux sculpteurs contemporains et actuels 

Arp, Torse de géant, Centre Pompidou

La vaste étendue des champs ouverts par l’artiste fit de lui le patriarche de la Modernité en sculpture : libération des conventions formelles, explorations incessantes (agrandissements, fragmentation, assemblage, principe de l’inachevé…), enfin capacité à s’inscrire dans la lignée d’une tradition pour y cueillir l’essence des origines. 

La conscience d’une réalité du fragile, de l’impermanence et de sa poétique venait contrebalançer la puissance créatrice démiurgique.